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La France peut-elle être compétitive sans universités ?

21 Décembre 2015 , Rédigé par Pascal

Les faits : Depuis des décennies, mais avec une accélération ces dernières années, les universités françaises sont confrontées à une série de mesures qui s'apparentent à des injonctions paradoxales.

Source : "Universités : de plus en plus de recours contre la sélection", Les Echos, 14-15 août 2015 ; "Dans les universités, la colère monte et s'exprime dans la rue", Les Echos, 16-17 octobre 2015.

Commentaire : Les universités sont soumises au même régime sec que toutes les structures publiques. Jusqu'ici, rien de profondément anormal : c'est certes contradictoire avec la priorité affichée par le gouvernement pour la jeunesse mais force est de constater que dans un contexte de faible croissance, d'endettement public record, de tensions militaires et sécuritaires, il est difficile de trouver des sources d'économies importantes qui ne heurtent pas telle ou telle priorité. Acceptons donc cette stagnation du budget consacré par l'Etat à ses universités. Mais comme le nombre d'étudiants potentiel augmente, on devrait avoir en conséquence deux types de mesures compensatoires :

- Permettre aux universités de maîtriser leurs coûts. Cela soulève alors un tabou : les universités doivent-elles être sélectives ? Même s'il y aurait de réels arguments en faveur d'une sélectivité mesurée (il se s'agit surtout pas de plaquer l'ultra-sélectivité des grandes écoles sur les universités), nous admettrons que le principe de l'accès à l'université pour tous les détenteurs du baccalauréat est maintenu. Dans ce cas, il faut accepter que les universités déterminent un nombre de places maximum par section, ce qui est souvent très mal perçu en pratique. Mais comment maîtriser ses coûts si on ne peut même pas savoir à l'avance combien on devra ouvrir de groupes de TD (il faut bien payer, même mal, les enseignants qui sont en face des étudiants) ? Et s'il faut accepter tous les bacheliers, même ceux dont le cursus n'a pas du tout été pensé pour suivre des études supérieures générales, on doit accepter que le taux de réussite en licence soit faible comparé à tous les autres systèmes. Améliorer le taux de réussite en licence implique en effet de mettre en place des moyens spécifiques : mentorat, groupes de TD de taille raisonnable, cours de soutien, voire année spéciale de remise à niveau... Autant de dispositifs coûteux dont l'expérimentation a parfois été financée (le plan réussite en licence) mais pas l'implémentation à large échelle... et pour cause. Voilà pour la licence. Mais quid des masters ? L'université a hérité d'un système bancal. Auparavant, elle ne pouvait pas sélectionner jusqu'en maîtrise mais proposait ensuite des formations de très bon niveau (DESS pour les cursus "professionnalisants", DEA pour la recherche) pour lesquelles la sélection était autorisée. Lors de la mise en place de la réforme LMD, le gouvernement n'a pas osé basculer, comme la logique l'aurait voulu, la sélection en première année de master. On a donc continué à sélectionner en milieu de cycle de master. Aujourd'hui, subrepticement (en ne publiant pas les arrêtés nécessaires), le gouvernement a remis en cause cette sélection en M2 ouvrant ainsi les vannes dans le seul domaine où les universités pouvaient maîtriser les flux.

- Permettre aux universités d'aller chercher des ressources complémentaires. De ce point de vue aussi, nous nageons en plein paradoxe. Tout d'abord, structurellement, la recherche est de plus en plus financée sur projets. On peut tout à fait comprendre la logique sous-jacente. Mais cela conduit à mettre les universités en compétition les unes avec les autres et surtout avec d'autres types de structures (grandes écoles, organismes de recherche)... avec un réel handicap. Les universités ayant structurellement un taux d'encadrement administratif très inférieur à leurs concurrentes (en particulier aux grandes écoles), elles sont moins bien placées pour répondre aux appels à projets. Il est difficile pour elles de mettre en place des cellules d'aide pour la réponse à ce type de projets et leurs enseignants-chercheurs sont largement distraits par des tâches qu'ils ne devraient pas avoir à effectuer (par exemple régler des problèmes d'emploi du temps dans la formation dont ils sont responsables). Résultat : les fonds vont vers les structures les mieux encadrées, qui peuvent ainsi renforcer leur encadrement. Il serait par exemple très intéressant de faire un bilan de la répartition des fonds qui ont été mis dans les IDEX et de voir quelle proportion a été captée dans les universités à comparer à leur poids dans la recherche française. Voilà pour la recherche. Mais qu'en est-il de l'enseignement ? Le même gouvernement a mis en oeuvre une réforme de la taxe d'apprentissage pour que celle-ci finance davantage l'apprentissage. Rien d'illogique en soi. Mais cela réduit une autre source de financement des universités, certes marginale en volume, mais permettant de se donner un peu de souplesse pour assurer des formations de qualité (par exemple en renouvelant les équipements). Et la formation continue ? On a depuis quelques mois un discours faisant de la formation continue une priorité à développer pour les années à venir. Ce discours pourrait même être suivi d'actions concrètes : il est prévu de créer quelques postes pour soutenir cet effort et amorcer le cercle vertueux qui amènera normalement plus de ressources par la suite. Mais dans les services de formation continue des universités, on n'a pas oublié la pagaille créée par une réforme de la formation professionnelle mal préparée ni surtout une note du ministère indiquant que toute personne, quel que soit son âge ou sa situation professionnelle, pouvait prétendre à suivre les formations de l'université sans payer de droits autres que les droits d'inscription standards des étudiants en formation initiale. En somme, voilà l'université sommée de fournir, sans moyens supplémentaires, un service quasi-gratuit de formation continue à l'ensemble de la population française dès lors qu'elle a le baccalauréat ou une équivalence. Car, bien évidemment, il n'est pas prévu d'augmenter des droits d'inscription très faibles (les droits d'inscription au tarif normal - hors étudiants boursiers - ramenés à l'heure de cours correspondent à environ 50 centimes, soit moins qu'une place de stationnement dans n'importe quelle ville) : ce serait trop impopulaire.

En somme, on demande aux universités françaises de bien figurer dans la "compétition internationale" de l'enseignement supérieur international, de cesser de produire de l'échec, le tout avec moins de ressources (à la fois qu'avant et que les autres) et en accueillant tout le monde quasi-gratuitement. Comment s'étonner du niveau de stress record atteint dans ces institutions pour le personnel aussi bien enseignant qu'administratif ?

Je conclurai cet article "coup de gueule" en indiquant que tout montre que, dans une économie de la connaissance, l'enseignement supérieur jouera un grand rôle dans la compétitivité nationale. La France a choisi de mettre beaucoup de moyens sur l'enseignement secondaire et, dans l'enseignement supérieur, de les concentrer sur la formation de ses "élites" à travers son système de grandes écoles. Aujourd'hui encore la récente mobilisation de plusieurs ministres et secrétaires d'état pour la présentation de la feuille de route stratégique de l'Ecole Polytechnique, dont les promotions dépassent à peine les 500 élèves, contraste avec l'attention portée aux difficultés des universités. Or, s'il n'est pas dans l'objet de cet article de critiquer ce système singulier de grandes écoles, cette économie de la connaissance ne reposera pas sur la formation de quelques milliers d'étudiants par an, aussi brillants soient-ils, mais bien sur la formation massive de cadres intermédiaires de haut niveau...

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RICHARD 22/12/2015 07:10

Un autre grand coup de gueule, hélas vécu et d'actualité brûlante... On peut aussi être compétitif si, sans ostracisme, avec une éthique irréprochable, les multinationales jouent le jeu de l'innovation d'où qu'elle vienne. Mon histoire, très triste, l'illustre.Quand personne ne se mobilise pour sauver une papeterie du Grand Est, Docelles, alors que ses chances de reprises sautent aux yeux de tout technicien...c'est que quelque chose ne tourne plus rond dans notre industrie...Rejoignez-moi avec l'innovation ISAC sur Linkedin ou Facebook.