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histoires d'innovations

L'Oréal et l'innovation

21 Mai 2011 , Rédigé par innopi.over-blog.com Publié dans #Histoires d'innovations

Tandis que son actionnaire principale, Liliane Bettencourt, faisait il y a quelques mois régulièrement la « une » des journaux pour des affaires diverses (procès de sa fille, soupçons de fraude fiscale et de financement illégal de partis), elle qui est habituellement si discrète, on a un peu tendance à oublier l’origine de sa fortune : le succès de L’Oréal. Elle est en effet la fille d’Eugène Schueller, qui a créé l’entreprise il y a plus d’un siècle.


A l’occasion du centenaire de la création de l’entreprise, deux enseignants-chercheurs en stratégie de l’ESCP-EAP ont publié un livre sur les méthodes de management stratégique du géant des cosmétiques (B. Collin et D. Rouach, Le modèle L’Oréal, Pearson, 2009). Il m’a paru intéressant de prendre appui sur ce travail d’investigation fouillé pour explorer le management de l’innovation chez L’Oréal. Il est en effet connu que l’innovation est au cœur du modèle de l’entreprise. Les « moteurs de croissance » de l’entreprise sont l’innovation et la communication. La R&D permet de proposer des produits aux caractéristiques inédites, la communication publicitaire de les mettre en avant. Dès lors, le groupe peut vendre des produits avec des marges élevées dans des volumes importants. Le volume permet de réduire les coûts et les marges de financer les dépenses de R&D et de communication publicitaire.


L’ouvrage de B. Collin et D. Rouach donne des éléments à la fois sur le management de l’innovation chez L’Oréal et sur certaines caractéristiques plus générales qui influent sur l’innovation.


Le management de l’innovation repose sur les piliers suivants :
- Un système de veille assez développé, au niveau commercial, concurrentiel, législatif, géographique, géopolitique, sociétal et technologique. La combinaison de ces différents systèmes de veille permet à la fois d’anticiper des grandes tendances (par exemple, le développement du marché asiatique) et donc de lancer des projets de produits répondant à ces nouvelles tendances, de rester à la pointe au niveau technologique (on sait que la R&D interne ne peut répondre à tous les besoins et qu’elle n’est efficace que si elle est fortement connectée à des réseaux extérieurs) et de répliquer à la concurrence quand l’entreprise ne parvient pas à être la première.
- Des services de R&D très développés pour une entreprise de ce secteur (les dépenses de R&D représentent environ 3% du chiffre d’affaires) avec trois axes : la recherche fondamentale, la recherche appliquée et le développement et de trois thèmes : la peau, le cheveu et la coloration. Les centres de R&D sont répartis dans le monde entier.
- Des liens forts entre R&D et marketing combinant une logique « market-pull » (réponse à un besoin identifié par le marketing) et une logique « technology-push » (la découverte ou l’invention est alors le point de départ du processus).

 

L’entreprise a par ailleurs un certain nombre de caractéristiques qui ont un impact sur l’innovation :
- Une orientation à long terme (un actionnariat familial actif contribue sans doute à cette caractéristique, ainsi – mais les deux sont liés – que la longueur des mandats des dirigeants – seulement 5 depuis la création de l’entreprise). C’est sans doute l’une des explications de l’existence, au sein du département de R&D de L’Oréal, de projets de recherche « amont », quasiment fondamentale.
- Une culture valorisant l’initiative et la créativité : « Ainsi les facteurs clés de l’innovation se retrouvent dans la culture l’oréalienne : communication dense, autonomie, autocontrôle, rencontres multiples, ouverture, diversité, droit à l’erreur, esprit entrepreneurial » (Collin et Rouach, p.63).
- Une structure orientée projet, décentralisée et relativement peu formalisée pour une entreprise de cette taille (culture orale).
- Un certain culte du secret.

 

Tout cela se traduit par exemple par la création d’environ 3 000 nouvelles formules et par le lancement de nombreux produits chaque année (environ 20% de son portefeuille).

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Le rôle des produits complémentaires dans la diffusion des innovations : le cas de la photo numérique

4 Septembre 2010 , Rédigé par innopi.over-blog.com Publié dans #Histoires d'innovations

Cet article vient en complément de celui qui traite des caractéristiques particulières du processus de diffusion de la photographie numérique.Il s'agit ici de s'interroger sur le rôle des produits complémentaires. La substitution quasi-totale de la photographie numérique à la photographie argentique vient bien sûr en partie de l'amélioration des performances des appareils eux-mêmes. Mais s'en tenir à ce seul facteur serait extrêmement réducteur. Plusieurs technologies complémentaires ont été développées, certaines dans le monde de la photographie, mais d'autres dans d'autres secteurs.

 

Le premier intérêt de la technologie numérique était en effet de pouvoir traiter numériquement et les incorporer dans des documents. Lorsque Sony propose le première modèle de son Mavica en 1981, les traitements de texte commencent seulement à se diffuser et beaucoup de documents sont écris à la machine à écrire. Il faudra attendre 1986 et le premier logiciel de publication assistée par ordinateur (Pagemaker d'Aldus) pour permette l'intégration d'images à un document numérique dans de bonnes conditions. Quant au traitement des images elles-mêmes, c'est en 1990 qu'apparaît le logiciel de référence en la matière : Photoshop. Enfin, à partir du milieu des années 1990, le World Wide Web se développe rapidement et utilise massivement les images numériques au format GIF ou JPEG (que l'on peut également considérer comme des technologies complémentaires, fondées sur des algorithmes de compression). Notons enfin que pour traiter confortablement des images numériques, un matériel informatique puissant est nécessaire. L'augmentation de la puissance des micro-ordinateurs était donc une condition nécessaire au développement de la photo numérique (rappelons qu'au début des années 1980, un PC typique était équipé d'un microprocesseur doté de quelques dizaines de milliers de transistors et d'une mémoire de 64 Ko ! Les deux ont été multipliés par plus de 10 000 depuis).

 

Mais la majorité des photographes souhaitent à un moment ou à un autre obtenir un tirage papier de leurs photos. Les premières solutions vont être personnelles. Si les premières imprimantes à jet d'encre datent de 1976 (IBM 4640 Ink-jet), leur diffusion dans le grand public date du début des années 1990. Et c'est seulement avec le développement de la photographie numérique que l'on verra apparaître les imprimantes "qualité photo". Ensuite, le réseau des laboratoires photographiques, sinistré par la chute des développements/tirages argentiques, va proposer des solutions économiques de tirage de photos numériques.

 

Enfin, les photos numériques doivent être stockées sur des supports remplaçant la traditionnelle pellicule photographique. Les premiers appareils utilisaient des disquettes 2 pouces dont la capacité de stockage de quelques centaines de Ko limitait la qualité des photographies (nombre de nuances limitées pour les couleurs, faible nombre de pixels). A titre indicatif une seule photographie de mon appareil actuel pèse environ 40 Mo au format RAW (environ 10 Mo au format JPEG de qualité maximale). Si la technologie des capteurs avait évolué seule et que les supports de stockage étaient restés les mêmes, on aurait dû brider leurs performances pour permettre le stockage des images. C'est dans les années 1980 qu'apparaîront les premiers disques durs pour micro-ordinateurs. Ils se généraliseront au début des années 1990. On passe parallèlement de capacités de 20 Mo à des capacités de 1 Go.  Le disque dûr sur lequel je stocke mes photos a une capacité 25 000 fois supérieure au disque dûr qui équipait mon premier PC, acheté en 1990 ! On développera également des supports de format réduit pour les PC (clés USB à la fin des années 1990) ou plus spécifiquement conçus pour les appareils photos numériques (cartes SD), dont la capacité va également croître, jusqu'à permettre l'enregistrement de mini-vidéos sur des appareils photo.

 

Si ce cas est particulièrement significatif, les produits complémentaires jouent souvent un rôle important dans la diffusion d'un produit. Cela doit être pris en compte par les entreprises innovantes. Certaines vont développer elles-mêmes une gamme de produits complémentaires (à l'image d'Edison qui, à la fin du XIXème siècle, avait développé tous les éléments clés d'un système - fonctionnant en courant continu - dans son laboratoire de Memlo Park, ou plus récemment d'IBM dans l'informatique). Mais les entreprises ont maintenant tendance à rester centrées sur un métier. Il est en effet de plus en plus difficile de réunir en interne toutes les compétences nécessaires pour être à la pointe sur tous les éléments d'un système complexe. Une autre solution est donc de nouer des partenariats avec des fabricants de produits compélmentaires. Evidemment, il est aussi possible de compter sur la dynamique de vente du produit principal pour que se créent spontanément des produits complémentaires (ce qui s'est passé, par exemple, dans le cas de la micro-informatique). Mais c'est risqué : on risque alors de rester coincé dans un cercle vicieux, les ventes du produit principal ne décollant pas, faute d'une gamme suffisante de produits complémentaires, et les fabricants de produits complémentaires attendant que les ventes soient plus élevées pour lancer leurs produits...

 

Pascal Corbel

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La photo numérique : un contre-exemple pour les modèles de diffusion de l'innovation ?

21 Août 2010 , Rédigé par innopi.over-blog.com Publié dans #Histoires d'innovations

Compte tenu de leur importance dans la croissance économique et dans la lutte concurentielle entre les entreprises, l'innovation a fait l'objet de très nombreuses recherches. Il en résulte un certain nombre de modèles décrivant l'évolution-type d'une innovation. Pour ce qui est de leur diffusion, c'est le modèle d'Everett Rogers, présenté dans son ouvrage de 1962, réactualisé à plusieurs reprises depuis ("Diffusion of Innovations") qui fait référence. Il découpe les consommateurs en différentes catégories qui sont atteints succesivement par l'innovation (voir la fiche sur le sujet sur le site innopi.fr). Les premiers, innovateurs et adopteurs précoces, ont un niveau d'éducation et de revenu supérieur à la moyenne, ce qui leur permet à la fois un accès à des technologies plus complexes à utiliser et plus coûteuses.

Le modèle d'innovation qui prédomine dès lors consiste, pour le lancement d'une innovation radicale, à proposer des produits ciblant cette catégorie avant, par l'effet d'expérience, les économies d'échelle et parfois la simplification du produit, de viser une cible de plus en plus large.

 

De ce point de vue, la photographie numérique propose une évolution singulière, sans pour autant contredire le modèle de Rogers. Ce marché est en effet segmenté selon des critères qui ne touchent pas seulement au niveau d'éducation et au revenu. Il y a d'une part des professionnels de la photo (qui peuvent eux-mêmes être découpés en plusieurs catégories), les amateurs chevronnés, qui cherchent, sans en faire leur métier, à faire de belles photos au sens esthétique, mais aussi technique du terme, et une masse plus importantes d'amateurs de photos-souvenirs, moins exigeants.

Avant l'avènement de la photographie numérique, l'offre est segmentée en fonction de ces caractéristiques : des appareils grands et moyen format utilisés essentiellement pour la photo en studio, donc par des professionnels, des appareils reflex pour les professionnels et les amateurs, et des appareils compacts très faciles d'utilisation. En parallèle, Polaroïd avait développé un marché pour la photographie instantannée, touchant principalement les amateurs peu exigeants, mais comportant également des appareils pour les professionnels (qui les utilisaient seulement pour faire des essais afin d'économiser les coûteuses pellicules pour appareils de studio).

 

Selon le modèle dominant, on aurait tendance à penser que la photo numérique a dû commencer par toucher les professionnels et les amateurs fortunés avant de se démocratiser. En réalité, il n'en est rien. La photo numérique est plutôt née comme un gadget pour amateurs peu exigeants. Et pour cause, d'un point de vue technique, elle cumulait tous les défauts (faible définition, capture peu nuancée des couleurs). Le premier appareil semi-numérique (capture par capteur CCD, mais conversion analogique des images, stockées sur un support magnétique) est ainsi proposé avec un capteur de 280 000 pixels en 1981 par Sony (il n'est alors proposé qu'au Japon). Les grandes marques de photo restent à l'écart du marché même si Canon finit par proposer un appareil de ce type en 1989, le Xapshot. C'est dans la première moitié des années 1990 que l'offre va réellement s'étoffer avec le Fotoman de Logitech ou le Quicktake d'Apple. La cible visée est celle des amateurs d'informatique, qui font partie de la minorité de la population alors équipée de micro-ordinateurs à leur domicile. Les caractéristiques techniques n'avaient alors pas énormément évolué depuis le Mavica de Sony, ce qui exclut clairement tous les photographes exigeants. Néanmoins, en parallèle, mais de manière assez marginale, s'était développé un marché destiné aux professionnels : il a d'abord pris la forme de dos numériques à ajouter à un appareil photo argentique. Le premier d'entre eux a été proposé par Kodak pour le Nikon F3 en 1991. Il était doté d'un capteur 1,3 millions de pixels. C'était considérable pour l'époque mais en limitait l'utilisation à des photos de petit format. Il avait surtout un intérêt pour faire des essais avant de prendre la "vraie" photo en argentique et pour les utilisateurs intensifs d'applications de PAO (publication assistée par ordinateur). Entre-temps étaient en effet apparus les premiers logiciels de retouche d'image (Photoshop d'Adobe en 1990).

 

Le marché s'était alors polarisé sur deux segments opposés : d'un côté les amateurs peu exigeants, de l'autre les professionnels, mais en complément de la photo argentique. Dans les deux cas, le segment le plus concurrencé a été la photographie instantannée. Des acteurs traditionnels du monde de la photo, c'est donc Polaroïd qui a été touché le plus vite et le plus durement. Cela ne contredit pas vraiment le modèle de Rogers car dans ces deux catégories, c'est probablement des consommateurs que l'on peut qualifier d'innovateurs, puis d'adopteurs précoces, qui ont essayé cette nouvelle technologie en premier. Mais cette entrée par le bas du marché, puis par le haut, elle, est inhabituelle.

 

La suite est plus classique. Après plusieurs années les capteurs numériques vont être intégrés à des appareils comparables à ceux qui utilisaient des dos numériques. Le premier reflex numérique est proposé par Nikon en 1999 (Nikon D1, 2,7 millions de pixels). En 2002, Canon va proposer le premier reflex "full frame (avec un capteur 24 x 36, soit la dimension classique des pellicules argentiques - en l'occurrence deux capteurs juxtaposés - pour un total,de 11 millions de pixels). Les professionnels et les amateurs les plus exigeants vont alors massivement basculer dans le numérique. Avec l'amélioration des capteurs et l'adaptation des optiques aux spécificités du numérique, le différentiel de qualité s'amenuise alors même que les avantages techniques sont nombreux : choix de la sensibilité, réglage de la balance des blancs, et bien sûr traitement facilité des images.

Mais en parallèle, le marché des appareils photo bon marché va suivre une évolution vers une qualité accrue : hausse de la résolution des capteurs, intégration des équipements des compacts argentiques (par exemple l'autofocus) et apparition de l'écran LCD permettant une visualisation de la photo directement sur l'appareil (proposé par Casio en 1995). La jonction s'établit avec l'apparition de reflex numériques grand public (Canon EOS 300D en 2003). En parallèle, les produits complémentaires se multiplient (imprimantes à jet d'encre "qualité photo", papier photo, logiciels spécialisés, cartes SD) : nous proposerons un autre article sur le rôle de ces produits complémentaires.

 

Les grandes marques de la photo argentique (Canon, Nikon, Olympus, Pentax...) vont alors reprendre le contrôle de l'essentiel du marché (des entreprises issues de l'électronique comme Panasonic et surtout Sony ont toutefois renforcé leur position) et la photo argentique va être marginalisée (ironiquement aux deux extrêmes du marché : quelques irréductibles chez les professionnels et les amateurs avertis, développant eux-mêmes leurs photographies, et le bas de la gamme où on trouve encore des appareil argentiques jetables).

 

Cet exemple montre que les modèles issues des recherches en économie, sociologie ou management de l'innovation doivent être considérés comme des points de repères utiles, mais pas comme des modèles mécanistes qui s'appliqueraient de la même manière à chaque fois.

 

Pascal Corbel

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Apple est-elle une entreprise innovante ?

5 Août 2010 , Rédigé par OverBlog Publié dans #Histoires d'innovations

Bon d'accord. La question est un peu provoquante. Comment pourrait-on mettre en doute le caractère innovant d'une telle entreprise ? Une entreprise de pointe dans des secteurs "high-tech" comme la micro-informatique ou la téléphonie mobile, qui a déposé plus de 3 300 brevets (au sens de "familles de brevets" pour les spcécialistes) depuis sa création et qui a joué un rôle majeur dans la diffusion d'innovations parmi les plus marquantes de ces dernières décennies : interface graphique, souris, PDA, appareil photo numérique, baladeur numérique, commerce électronique, smartphones... Mais justement. C'est là qu'une analyse plus fine de ces "innovations" d'Apple peut conduire à une vision plus nuancée.

On distingue en général, en matière de gestion de l'innovation, le pionnier, premier à proposer une innovation créatrice d'un nouveau (segment de) marché, et les suiveurs, qui peuvent être précoces ou tardifs. On a tendance, en général, à assimiler pionnier et innovateur. Pourtant les suiveurs ne sont pas nécessairement des imitateurs serviles. Ils peuvent, eux aussi, être innovants. Or, ce qui est intéressant ici, c'est qu'alors que la "légende Apple" l'assimile à un grand pionnier dans plusieurs domaines, son histoire nous enseigne qu'Apple a été globalement bon en tant que "suiveur innovant" mais que les rares cas où il a été pionnier se sont traduits par des échecs.

Reconstituons ainsi les grandes lignes des innovations qui ont émaillé l'histoire d'Apple :

- Le micro-ordinateur : Apple fait partie des premières entreprises à avoir commercialisé des micro-ordinateurs, dès 1976. Mais elle arrive après MITS ou Imsaï. Son Apple II, lancé en 1977, marque toutefois un tournant important dans l'histoire de la micro-informatique, par son succès (premier micro-ordinateur dont les ventes se comptent en millions d'exemplaires), mais aussi parce qu'il intègre plusieurs des caractéristiques qui rendent ces nouveaux ordinateurs plus agréables à utiliser, en particulier un écran couleur, et très rapidement, un lecteur de disquettes. Même s'il ne faut pas négliger le rôle du hasard dans ce succès (le premier tableur, Visicalc, a été programmé à l'origine sur un Apple II), Apple a su dès le départ reprendre un concept existant et l'améliorer pour mieux l'adapter aux besoins des consommateurs.

- L'interface graphique et la souris : c'est peut-être l'innovation la plus marquante du mythe Apple. Avant le Macintosh : des instructions qu'il fallait mémoriser pour réaliser la moindre opération ; après : une interface intuitive permettant à n'importe qui d'utiliser ces merveilleuses machines. Oui. Sauf que Apple a "emprunté" (tout à fait légalement au demeurant, en échange d'une prise de participation de Xerox à son capital) ces idées au Palo Alto research Center (le célèbre "PARC") de Xerox. Apple intègre d'abord ces innovations dans un micro-ordinateur nommé "Lisa" qui sera un échec cuisant, notamment du fait de son prix (10 000 $ en 1983 !), puis dans une version simplifiée et moins chère (plus de 2 000 $ tout de même) : le fameux Macintosh. Lui même connaîtra d'abord, après un bel accueil (100 000 exemplaires vendus en 6 mois), un succès très mitigé du fait notamment d'une mémoire insuffisante. Les ventes ne redécolleront qu'en 1986, avec le Mac 512, l'imprimante laser haute définition assortie et le lancement par Aldus du premier logiciel de publication assistée par ordinateur : Pagemaker, donnant ainsi à Apple un avantage concurrentiel durable sur ce domaine particulier. Mais le principe de l'interface graphique n'est pas protégé et le concept sera repris par plusieurs éditeurs, dont Microsoft avec Windows, dès 1985.

- Le micro-ordinateur portable : Apple est depuis longtemps à la pointe de ce segment avec des machines qui se ditinguent par leur design et leur finesse. Les premiers ordinateurs transportables ont été introduit par Compaq dès le milieu des années 1980, Apple ne réagissant qu'en 1989 avec un micro portable de 7,2 kg. Ce n'est qu'en 1991 avec ses Powerbook qu'Apple s'est remis à niveau.

- Le PDA (personal digital assistant, ou assistant numérique personnel) est beaucoup moins présent dans le mythe Apple. Pourtant, Apple est bien le pionnier sur ce marché avec le Newton de 1993 (même si d'autres peuvent également revendiquer la parternité de cette innovation). Mais ce sera un échec : moins de 200 000 exemplaires écoulés avant son retrait en 1998. Entre temps, Palm avait fait ce qu'Apple fait habituellement si bien : reprendre le concept et le rendre plus simple, plus facile à utiliser, avec un très grand succès.

- L'appareil photo numérique : Apple n'a pas été le pionnier (c'est Sony) mais a été parmi les premiers à lancer un appareil de ce type en 1994 : le QuickTake. Sans grand succès. Les ventes d'appareils photo numériques ne vont véritablement décoller que dans la deuxième moitié des années 1990 quand les grandes marques de la photographie vont proposer leurs propres produits.

- Le baladeur numérique existait avant qu'Apple introduise son iPod (à l'époque comme un accessoire complémentaire à l'iMac). Ensuite, Apple a rarement été le premier à introduire des avancées techniques majeures : disque dur, vidéo... Le français Archos, en particulier, l'a souvent devancé. Mais Apple a su rendre son produit esthétique, simple à utiliser et a parfaitement utilisé les effets de mode.

- Apple n'est pas non plus le premier à avoir eu l'idée de vendre de la musique en ligne. Mais il a su proposer des solutions à la fois technologiques et juridiques satisfaisantes pour les maisons de disques (voir l'article de recherche publié par Christophe Roquilly dans la revue M@n@gement sur la question) et il a ainsi pu proposer une offre quantitativement et qualitativement nettement supérieure à ses concurrents (du moins pendant plusieurs années).

- Le concept de "smartphone" n'a pas davantage été inventé par Apple. Ce n'est d'ailleurs même pas le premier à avoir connu le succès sur ce segment (c'est RIM avec son Balckberry). Par contre, il a su, là encore, rendre ce produit plus facile à utiliser, lui donner un caractère distinctif (notamment avec son écran tactile) et en faire un phénomène de mode grâce notamment à une communication remarquablement orchestrée.

- Quid du concept de "tablet PC" ? Apple cherche à créer une catégorie particulière pour un produit qui emprunte beaucoup au concept de livre électronique (un secteur qui a donné lieu à de nombreuses introductions de produits à la fin des années 1990 et relancé récemment par le Kindle d'Amazon) en lui ajoutant une dimension multimédia (pour faire oublier qu'on pourrait l'assimiler à un iPhone géant... qui ne pourrait pas téléphoner ?). Mais l'idée est peut-être effectivement d'Apple : il semble que plusieurs des idées à l'origine de l'iPad proviennent des avant-projets du Newton...

Ce retour sur l'histoire d'Apple n'a pas pour but de réduire le mérite d'Apple et de ses dirigeants, ni, malgré le titre de l'article, de réellement lui contexter le titre d'entreprise innovante. Mais elle conduit à relativiser une analyse simpliste qui consisterait à voir en sa capacité d'innovation la compétence stratégique centrale d'Apple. La réalité est plus complexe : historiquement, Apple s'est avérée particulièrement douée lorsqu'il s'est agit de reprendre des concepts existants, de les modifier pour les rendre plus accessibles et plus attractifs et de les lancer avec une communication pertinente. L'entreprise s'est montrée beaucoup moins convaincante les rares fois où elle a vraiment joué le rôle de pionnier.

Il ne faut pas oublier que l'innovation est risquée. Et si Apple semble surfer depuis le retour de Steve Jobs sur une vague d'innovations réussies, une analyse plus critique conduirait à constater qu'elle en prend se plus en plus. Le point de départ a été de redonner un petit peu de valeur différenciatrice à ses micro-ordinateurs, plus chers et de plus en plus proches techniquement des PC. Elle a commencé par des innovations en matière de design (les coques multicolores de l'iMac), puis a introduit un système plus stable que Windows (Mac OS X) et a proposé gratuitement quelques logiciels complémentaires : iMovie, iTunes... l'Ipod a d'abord été lancé comme un produit complémentaire de ce petit logiciel de gestion des fichiers musicaux. Face au succès recontré, Apple a su à temps en faire un produit à part entière, également compatible avec les PC. L'entreprise a ensuite voulu renouveler le succès avec l'iPhone. C'était déjà beaucoup plus risqué mais remarquablement géré. Alors, il fallait bien trouver un nouveau relais de croissance. Innovant bien sûr. D'où l'iPad...

Je ne peux que vous inviter en conclusion, à lire la remarquable analyse de Jean-Philippe Denis sur la manière dont Apple tombe dans une des dérives les plus courantes de la stratégie : réappliquer les recettes qui ont fonctionné, même dans un contexte différent... Et ce serait clairement une erreur de penser que le succès d'Apple est lié au fait qu'elle innove plus que les autres.

 

Pascal Corbel

 

Sources : Apple est peut-être l'entreprise sur laquelle se focalise le plus les médias au cours de ces dernières années. Il n'est donc pas difficile de trouver des informations dessus. La reconstitution de l'historique doit toutefois beaucoup au site web "L'aventure d'Apple".

 

 

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